8 décembre : Journée Internationale du climat | Quel combat?

L’institut de Technologie et d’Animation (ITECA) et ses partenaires commémorent la journée Internationale du climat. 

L’ITECA, dont la Gestion des Risques et des Désastres est l’un des axes transversaux et l’un des piliers stratégiques de sa stratégie d’intervention, croit qu’il est impossible de promouvoir le changement en Haïti sans tenir compte des facteurs liés à l’environnement. De ce fait, il accompagne des agriculteurs.trices dans les zones rurales et essaie toujours, après les catastrophes (cyclone, inondations, sécheresse), d’apporter des réponses d’urgence qui peuvent aider au relèvement rapide et à la diminution des vulnérabilités.

Dans ses différentes régions d’intervention, l’ITECA mène des actions, à travers des programmes tels que le Projet de soutien à l’adaptation aux changements climatiques dans les systèmes de production agricole paysanne dans le Sud (PROCLIMA), le Projet D’appui au Renforcement des Pratiques Agricoles Durables des Ménages Ruraux dans les Communes de Saint-Marc et de Verrettes (PARPAD) et dans le cadre du dispositif Réponses aux Risques pour un Développement durable (R2D2)

Ces projets aident les paysans.nes à mieux s’adapter aux effets des changements climatiques. L’ITECA a développé des outils en vue de la promotion de bonnes pratiques environnementales dont l’agriculture organique et déconseille, en même temps, les mauvaises pratiques de cultures sarclées dans les mornes.

Campagne de sensibilisation sur la protection de l’environnement réalisée par l’Institut de Technologie et d’Animation (ITECA) à Saint-Marc (2022) et la « Koperativ Transfòmasyon ak Komèsyalizasyon Pwodwi Agrikòl Senmak » (KOTKOPAS). Des membres de la population de « Gwayavye » ont été au local de la KOTKOPAS pour participer à cette campagne de sensibilisation .

Le changement climatique : nouveau défi pour l’humanité

Depuis quelque temps, le monde assiste à une hausse des températures qui bouleverse les conditions climatiques et perturbe l’équilibre naturel habituel. Les risques sont en effet élevés pour les êtres humains ainsi que pour toutes les autres formes de vie sur Terre.

Les changements climatiques touchent le monde entier et les effets varient suivant les régions. Alors que la température moyenne de la planète a augmenté d’environ 0,5 degré Celsius depuis le début du 21ème siècle selon l’Intergouvernmental Panel on Climate Change (IPCC), elle a augmenté d’environ 1 degré Celsius au Canada.

Haïti se trouve elle-même en tête de liste des pays les plus touchés par les effets de ces changements avec 5.65 décès par 100 000 habitants d’après la classification mondiale des Indices de Risques Climatiques (IRC) de la Germanwatch 2017, entre 1996 et 2015. Elle a été sévèrement affectée par l’ouragan Matthew qui a causé plus de 500 décès dans la Péninsule Sud, ouragan qualifié de pire catastrophe naturelle en Haïti depuis le tremblement de terre de 2010.

Et quel combat?

Campagne de sensibilisation sur l’environnement réalisée par l’Institut de Technologie et d’Animation (ITECA) à Saint-Marc (2022). Rassemblement des membres de la coopérative Koperativ Transfòmasyon ak Komèsyalizasyon Pwodwi Agrikòl Senmak (KOTKOPAS) dans le local de la coopérative en vue de participer à la journée de sensibilisation.
Campagne de sensibilisation sur l’environnement réalisée par l’Institut de Technologie et d’Animation (ITECA) à Saint-Marc (2022). Cette banderole a été conçue et placée à l’entrée du local de la Koperativ Transfòmasyon ak Komèsyalizasyon Pwodwi Agrikòl Senmak (KOTKOPAS) en vue d’accroitre la visibilité de la campagne.

En ce sens, à travers cette journée du 8 décembre, l’ITECA encourage la société civile et particulièrement les acteurs.trices communautaires  à redoubler d’efforts afin de renforcer la résilience des territoires face aux changements climatiques et aux risques de catastrophe. Il convient également d’adopter immédiatement de mesures préventives visant à ralentir le rythme des changements climatiques tout en envisageant des solutions spécifiques à la réalité de chaque milieu. Des actions politiques, sociales, environnementales et économiques, avec la participation des acteurs.trices, doivent être entreprises en vue de développer des mesures d’atténuation et/ou d’adaptation qui reflètent les réalités locales.

L’ITECA renouvelle son engagement à soutenir les luttes et revendications paysannes et poursuivra ses efforts visant au renforcement de la capacité des communautés paysannes et des acteurs locaux pour la réduction des vulnérabilités liées aux risques des changements climatiques.

PLAIDOYER POUR L’INTÉGRATION DES OSC HAITIENNES DANS LE SNGRD

Le 19 avril 2022, à l’Hôtel MONTANA, le Dispositif “Réponses aux Risques pour un Développement Durable” (R2D2) regroupant ADEMA-ITECA-Veterimed et soutenu par l’Agence Française de Développement (AFD), a organisé un atelier de plaidoyer pour la participation des organisations de la société civile haïtienne (OSC) dans la gestion des risques et des désastres (GRD) et leur intégration dans le système national de gestion de risques et de désastres (SNGRD).

Les participants.es à cet atelier, environ une trentaine, représentant des OSC locales et avec la présence de quelques ONG internationales et d’OCHA, sont d’avis que les OSC ont un rôle important à jouer dans la gestion des risques et des désastres, en amont ou avant (prévention, préparation), pendant (opération de secours, assistance aux victimes) et en aval ou après (dans le relèvement et la poursuite des activités de développement). Ils.elles croient également que les OSC, quoique certaines intègrent déjà le SNGRD au niveau local et communal, doivent s’insérer dans la structure du système au plus haut niveau décisionnel pour pouvoir influencer les politiques en matière de gestion des risques et des désastres dans le pays. Néanmoins, ils.elles reconnaissent que certaines barrières doivent être franchies par les OSC locales, telles que :

  • Leur faible capacité technique et opérationnelle dans la gestion des risques et des désastres
  • La faiblesse en matière de gestion administrative et financière touchant nombre d’entre elles
  • Leurs difficultés à s’adapter aux procédures de financement des bailleurs de fonds

Le plaidoyer doit aussi viser un meilleur équilibre dans la relation entre ONG internationales et OSC nationales. Et l’objectif visant la localisation de l’aide – comme l’exemple constitué par le Dispositif R2D2 – doit être promu ou vulgarisé.

Tous.tes les participants.es à l’atelier ont estimé que le dispositif R2D2 doit, d’une part, s’ouvrir à d’autres OSC et, d’autre part, constituer un outil de facilitation pour l’intégration des OSC nationales au SNGRD à l’exemple de l’AGERCA qui représente les entreprises privées.

En effet, le Dispositif R2D2 est une initiative pilote qui vise à :

a) constituer un vivier d’opérateurs locaux en capacité de répondre professionnellement et rapidement à une catastrophe naturelle ou à un évènement climatique grave et leur permettre ainsi d’agir de façon efficace et rapide en cas d’événement de ce type;

b) renforcer les capacités (administratives, financières, logistiques, gestion de projet, réduction de risque de catastrophes) et améliorer les moyens d’exercice (humains et matériels) de ce vivier dans la durée;

c) mener des actions préventives et d’adaptation aux changements climatiques et intégrer la démarche RRC dans les pratiques opérationnelles des OSC haïtiennes. L’aire d’intervention du dispositif couvre pour l’instant 9 des 10 départements géographiques du pays.

Analyses et réflexions sur la situation paysanne en Haïti

               Ce texte est publié à l’occasion du 17 avril, journée mondiale des luttes paysannes

 Remarques préliminaires :

Ce texte est dédié aux organisations paysannes qui luttent pour améliorer leurs conditions de vie et la nôtre. Il est destiné, en priorité, au personnel d’ITECA ainsi qu’aux organisations paysannes avec lesquelles l’institut coopère. J’espère néanmoins qu’il suscitera réflexions et débats productifs dans d’autres milieux.

Sur la page web de présentation d’ITECA, il est écrit :

« ITECA : un outil pour appuyer les luttes paysannes »

Le lecteur peut, à juste titre, se demander : « Pourquoi un tel choix ? »

ll suffit simplement de passer en revue la situation des paysan-ne-s en Haiti au cours des cinq dernières décennies pour se rendre compte, non seulement du bien-fondé du choix, mais aussi de la nécessité qu’il y a de continuer à accompagner les efforts de la paysannerie haïtienne.

Précisons tout de suite que nous avons opté pour la définition des Nations Unies qui par « Paysans » désigne toutes les personnes qui mènent « une activité de production agricole à petite échelle, de subsistance et/ou destinée au marché »… utilisant pour ce faire, la « main d’œuvre de la famille » … et qui développent ainsi un « lien particulier de dépendance et de rattachement à la terre. »

Dépendance et Fragilité de l’Économie paysanne

Jusque dans les années 60, la paysannerie haïtienne a porté à bout de bras et presque seule, l’économie du pays. Le café, produit du terroir, était consommé journellement par toutes les couches de la population haïtienne. En même temps, il constituait la principale source de rentrée de devises pour notre pays.

La diète journalière de pratiquement toute la population haïtienne était faite de fruits, légumes, céréales, légumineuses et autres produits locaux auxquels on ajoutait, selon ses moyens, un morceau de volaille, du poisson frais, fumé ou salé ou bien un morceau de viande de bœuf, de cabri ou de porc…

Le principal problème auquel on se heurte avec la mise en application de ce modèle vient du fait que le prix du café est déterminé sur le marché international, non pas par notre pays et encore moins, par les paysan-ne-s qui produisent cette denrée.

Pour ce qui a trait aux autres produits agricoles vendus sur le marché interne, étant donné qu’ils sont en général écoulés frais (sans utilisation de techniques de conservation, ni de transformation), il arrive souvent que l’argent récolté de la vente soit inférieur aux investissements consentis par les paysan-ne-s.

Et, comme si cela ne suffisait pas, d’autres facteurs sont venus perturber l’équilibre déjà fragile de l’économie du pays.

Dès le début des années 60, la sanglante dictature imposée par François Duvalier (Papa Doc) en Haïti a provoqué une émigration massive de cadres formés et expérimentés, ainsi que celle d’étudiant-e-s qui venaient de boucler le cycle secondaire.  Ces cadres qui ont fui le pays pour sauver leur peau se sont rendus principalement au Canada, aux États-Unis d’Amérique ainsi que dans des pays d’Afrique nouvellement indépendants qui leur ont offert à la fois, la sécurité ainsi que la possibilité d’y exercer une carrière professionnelle valorisante.

C’est à cause de cette fuite massive de cerveaux que les fondateur-trice-s de l’Institut de Technologie et d’Animation (ITECA) ont jugé important de s’investir dans la formation de leaders paysans puisqu’à leur avis, « ce sont ceux qui restent !»[1].

Un survol des conditions de vie de la paysannerie haïtienne et des structures en place, nous révèle ce qui suit :

 Les Moyens de production

  • Main d’œuvre:

Il est logique de penser qu’un grand nombre de paysan-ne-s actuel-le-s sont des descendants d’anciens marrons. Ils et elles occupent et cultivent de petits lopins de terre situés autour de leur habitation. Il leur arrive souvent de travailler également sur des parcelles éloignées.

  • Parcelles exiguës (un système de minifundia):

Les portions de terre – en général exiguëspermettent aux paysan-ne-s de survivre, grâce à la consommation d’une petite partie du fruit de leur labeur, tandis que la vente de l’autre partie leur permet de se procurer quelques biens manufacturés indispensables à la survie de la famille : allumettes, gaz pour l’éclairage, outils, ustensiles, vêtements …

  • Titres de propriétéet problèmes de Tenure foncière

L’histoire nous révèle qu’après l’indépendance, de grandes étendues de terre ont été distribuées à de hauts gradés de l’armée. Ces derniers se sont ainsi ajoutés au nombre restreint d’Anciens libres qui possédaient déjà des titres de propriété.

Pour pallier au fait que beaucoup d’individus occupent et travaillent des portions de terre sans titre de propriété, on dut, au fil des années, émettre une loi qui permet à l’occupant d’un terrain pendant « plus de vingt (20) ans », …ayant « agi en maître » (c’est-à-dire ayant été perçu et reconnu comme tel), d’en devenir légalement propriétaire.

Cependant, même en pareil cas, il faut une procédure judiciaire pour obtenir ces titres de propriété. Ce qui, en général, n’est pas à la portée de tous !

Le système dit « de mwatye » :

Il est dans nos us et coutumes qu’une parcelle appartenant à un propriétaire terrien soit cédée à un paysan qui se charge de la travailler. Les produits de la récolte sont alors séparés en deux parts : une moitié va au propriétaire, l’autre au travailleur… D’où le nom de demwatye (de moitié) donné à cette façon d’opérer !

Il convient de noter qu’en pareille situation, c’est généralement au paysan qu’incombe la responsabilité d’effectuer les travaux agricoles nécessaires : préparer la terre, se procurer les semences, planter, nettoyer, arroser au besoin, faire la cueillette et procéder au conditionnement…

  • Les outils aratoires utilisés par les paysan-ne-s haïtien-ne-s demeurent jusqu’à nos jours, rudimentaires: houes, machettes, pics, râteaux…
  • En règle générale, l’accès à l’eaureste difficile et rare. Il existe en Haiti peu d’ouvrages de captage d’eau, de réservoirs et de systèmes d’arrosage dédiés à l’agriculture. Notre pays étant très montagneux, les paysan-ne-s travaillent souvent sur des terrains de fortes pentes, pratiquant donc une agriculture de montagne qui dépend surtout de la pluie.

Le manque de moyens et de décentralisation réelle et effective du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (M.A.R.N.D.R) fait que les paysan-ne-s haïtien-ne-s n’obtiennent pas vraiment l’Accompagnement technique nécessaire.

Pourtant cet encadrement technique est indispensable pour faire face à des :

  • Cultures en voie de disparition : café, cacao, canne à sucre, citrons, oranges, mandarines, petit-mil…
  • Pertes causées par insectes, vermines et autres…
  • Besoins accrus en semences etc…

Par ailleurs, il faut signaler que les paysan-ne-s ne bénéficient pas du tout, ou alors très peu, d’accès au Crédit.

La combinaison de tous ces facteurs, auxquels il faut ajouter une forte pression démographique manifeste lors des partages de biens entre « ayant droit » (héritiers), conduit inévitablement au déclin de la Production Nationale.

A ces données structurelles, il faut ajouter d’autres, conjoncturelles, qui ont contribué à une aggravation de la paupérisation non seulement de la paysannerie haïtienne, mais du pays tout entier : 

  1. l’éradication des cochons créoles, sous prétexte de peste porcine; une opération qui a porté un coup fatal à l’économie paysanne ;
  2. une aggravation de conflits terriens souvent soldés par des pertes en vies humaines, l’exode rural, le découragement des paysan-ne-s etc… En mémoire dans cette catégorie, le massacre des paysan-ne-s de Jean-Rabel, le 23 juillet 1987
  3. l’abaissement des tarifs douaniers qui a suscité une importation massive de produits alimentaires en provenance principalement des Etats-Unis et de la République Dominicaine. Il s’ensuit un changement important dans la diète de la population haïtienne: par exemple, consommation de corn flakes au lieu d’K.100, de « diri Mayami» au lieu du riz de la Vallée de l’Artibonite, etc.

C’est ce portrait sommaire que nous avons en-tête lorsque nous lisons la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales dont nous extrayons ce qui suit :

Le Rôle de l’Etat

Article 2 :

  1. Les États respecteront, protégeront et réaliseront les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales. Ils prendront rapidement des mesures législatives, administratives et autres, requises…pour assurer progressivement la pleine réalisation des droits énoncés dans la présente Déclaration…
  2. Une attention particulière sera portée […] aux droits et aux besoins particuliers des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales…
  3. […] les États engageront des consultations et une coopération de bonne foi avec eux, par le canal de leurs institutions représentativesavant que (les décisions) ne soient prises… et en garantissant la participation active, libre, effective, significative et éclairée des particuliers et des groupes aux processus décisionnels
  4. Les États élaboreront, interpréteront et appliqueront les normes et accords internationaux.
  5. Les États prendront toutes les mesures nécessaires pour faire en sorte que les acteurs non étatiques… les particuliers et les organismes privés… respectent et renforcent les droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales.
  6. Pour atteindre les fins et objectifs de la présente Déclaration, les États prendront des mesures adaptées et efficaces… avec les organisations (de) la société civile, en particulier les organisations de paysans et d’autres personnes travaillant dans les zones rurales.
  7. Activités inclusives et accessibles aux paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales ;
  8. Faciliter et soutenir le renforcement des capacités… la mise en commun d’informations
  9. Faciliter la coopération en matière de recherche et d’accès aux connaissances scientifiques et techniques ;
  10. Fournir une assistance technique et économique… accès à des technologies accessibles
  11. Améliorer la gestion des marchés… et faciliter l’accès en temps utile à l’information sur les marchés.

Article 4.

  1. Les Etats veilleront à ce que…
  2. d) (les paysans aient) …un accès égal aux services financiers, au crédit et aux prêts agricoles….

Article 9

Les paysans… ont le droit de « protéger leurs intérêts, de constituer des organisations, des syndicats, des coopératives… et de mener des négociations collectives.

Article 10

  1. Les États s’emploieront à faire en sorte que les paysansparticipent…aux processus décisionnels susceptibles d’avoir une incidence sur leur vie, leurs terres et leurs moyens de subsistance.

Article 16

  1. Les paysans ont droit…à un accès facilité aux moyens de production…notamment les outils…, l’assistance technique, le crédit, les assurances et d’autres services financiers.
  2. … aux moyens de transport et aux installations de transformation, de séchage et de stockage nécessaires à la vente de leurs produits… à des prix qui leur garantissent un revenu et des moyens de subsistance décents.
  3. Les états prendront toutes les mesures voulues pour garantir… le développement rural, l’agriculture, l’environnement, le commerce et l’investissement

Article 17

  1. Les paysans… individuellement et collectivement…ont droit … d’accéder à la terre et aux plans d’eau… de les utiliser de manière durable… dans la paix et la dignité….

Article 18

  1. Les paysans et … ont droit à la préservation et à la protection de leur environnement et de la capacité productive de leurs terres ainsi que des ressourcent qu’ils utilisent et gèrent.
  2. Les paysans et… droit de contribuer à la conception et la mise en œuvre des politiques nationales et locales d’adaptation au changement climatique… notamment par le recours aux pratiques et savoirs traditionnels.

Article 19

  1. … droit à la protection des savoirs traditionnels
  2. Les états veilleront à ce que les paysans disposent, au moment le plus opportun pour les semis et à un prix abordable, de semences de qualité en quantité suffisante.

Article 21

1.… droit à l’eau potable et à l’assainissement… à des systèmes d’approvisionnement en eau et à des installations d’assainissement de qualité, d’un coût abordable et physiquement accessibles… acceptables sur le plan culturel par les hommes comme par les femmes.

  1. Les États protègeront les écosystèmes liés à l’eau, notamment les montagnes, les forêts, les zones humides, les rivières, les aquifères et les lacs contre la surutilisation et la contamination par des substances dangereuses…

Article 25

  1. Les paysans… ont droit à une formation adéquate, qui soit adaptée à leur environnement agroécologique, socio-culturel et économique …. : amélioration de la productivité, commercialisation et aptitude à faire face aux ravageurs, aux organismes pathogènes, aux chocs systémiques, aux effets des produits chimiques, aux changements climatiques et aux phénomènes météorologiques.
  2. Les États encourageront l’établissement de partenariats équitables et participatifs entre les exploitants agricoles et les scientifiques

Article 26

  • Les États respecteront les droits des paysans…. à leurs savoirs traditionnels et prendront des mesures pour les reconnaître et les protéger et pour faire cesser la discrimination envers les savoirs, pratiques et techniques traditionnels des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales.

 Article 27

  1. 1. Les institutions spécialisées, fonds et programmes des Nations Unies, ainsi que d’autres organisations intergouvernementales, dont les institutions financières internationales et régionales, contribueront à la pleine mise en œuvre de la présente Déclaration, notamment par la mobilisation de l’aide au développement et la coopération pour le développement, entre autres. Il faudra se pencher sur les moyens d’assurer la participation des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales à l’examen des questions les concernant.
  2. L’Organisation des Nations Unies, les institutions spécialisées, fonds et programmes des Nations Unies et d’autres organisations intergouvernementales, dont les institutions financières internationales et régionales, s’emploieront à promouvoir le respect de la présente Déclaration et sa pleine application, et en contrôleront l’efficacité.

Article 28

  1. Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme entraînant la diminution, l’altération ou l’annulation de droits que les paysans et les autres personnes travaillant dans les zones rurales et les peuples autochtones ont déjà ou sont susceptibles d’acquérir à l’avenir.
  2. Dans l’exercice des droits énoncés dans la présente Déclaration, les droits de l’homme et les libertés fondamentales de tous seront respectés sans discrimination d’aucune sorte.

L’exercice des droits énoncés dans la présente Déclaration sera soumis uniquement aux restrictions qui sont prévues par la loi et qui sont conformes aux obligations internationales relatives aux droits de l’homme. Toute restriction de cette nature sera non discriminatoire et nécessaire à seule fin d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et de satisfaire aux justes exigences qui s’imposent dans une société démocratique.

En guise de Postface, quelques commentaires et observations :

  1. Le texte de la Déclaration …. est long (28 articles / 20 pages).
  2. J’ai mis en exergue les articles qui me paraissent les plus percutants et/ou d’intérêt immédiat.
  3. Il est intéressant de noter comment les rôles et prérogatives de l’Etat, les injonctions qui lui sont faites (art. 1 à 4) sont suivies (à partir de art. 9) de recommandations conjointes à l’État et aux organisations paysannes; pour aboutir à des injonctions faites aux institutions spécialisées, fonds et programmes des Nations Unies, ainsi que d’autres organisations intergouvernementales, dont les institutions financières internationales et régionales.

Remerciements :

Je saisis l’occasion pour remercier de tout cœur : Serge Bellegarde, Traducteur, Membre de l’Académie Créole qui, saisissant l’importance d’un tel document a accepté, spontanément et gracieusement, de traduire en Créole la « Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales ».

Je remercie également le sociologue Bernard Éthéart dont différentes publications dans Haiti en Marche, m’ont remis en mémoire le fait que les organisations paysannes haïtiennes ont contribué à la préparation de cette importante Déclaration de l’Organisation des Nations Unies.  Bernard m’a également rappelé que les organisations paysannes haïtiennes ont travaillé durant deux ans dans tout le pays afin d’établir leur Cahier de Revendications Economiques, Environnementales, Sociales, Politiques et Culturelles ; attirant l’attention sur le fait qu’Il ne s’agit pas de doléances.  Il s’agit de leurs droits !

 [1] Pour plus d’informations sur la création d’ITECA, se référer aux documents d’histoire.

Claudette Antoine Werleigh

Yon ti rale sou istwa òganizasyon popilè ak mas yo nan peyi Dayiti

Sòti nan ane 1978, 79 ak 80 pou rive nan ane 2020, òganizasyon ak mouvman popilè yo te koumanse ap pran chè nan tout peyi a, kote te gen anpil peyizan ki te konn al pran fòmasyon nan enstitisyon tankou IDEA, ITECA, MPP, EKIP MISYONÈ JANRABEL, BOCHAN, elatriye.

Avèk tout fòmasyon peyizan yo t ap resevwa nan diferan enstitisyon sa yo, san konte kèk lòt enstitisyon ki t ap travay nan milye lavil yo tankou GATAP, konsyans peyizan ak mas defavorize nan bidonvil yo te koumanse parèt klè kon dlo kòk.

Se konsa yo te konn chita pa gwoup 10, nan chak bitasyon, pou:

  1. reflechi sou pwoblèm,
  2. chache solisyon posib,
  3. epi voye lèt nan tout stasyon radyo pou fè tande revandikasyon yo, ki se: 
  • bon Edikasyon,
  • bon jan Alfabetizasyon,
  • bon jan Dlo potab,
  • Sante pou tout moun, san diskriminasyon,
  • yon sèl Batistè pou tout sitwayen Ayisyen,
  • bon jan Refòm Agrè ak tè Leta pou peyizan travay
  • bon jan Ankadreman,
  • mete tout rivyè kap koule ale nan lanmè, nan sèvis agrikiltè pou rouze tè pèyizan yo,
  • jete pon sou tout rivyè k ap bwote moun al jete nan lanmè,
  • amenaje mache piblik yo,
  • sispann fè peye pakèt lajan pou lesepase zannimo, elatriye…

Reyaksyon Otorite yo:

Fas a revandikasyon pèp la, chèf seksyon, choukèt lawouze ak tonton makout fè pèp la moute nechèl pa do.  Depi lè sa a, se te arestasyon ilegal, chak jou, maspinay, anprizònman tribò pa bò.

Zago loray yo pa janm sispann maspinen epi maltrete kèlkeswa moun, oubyen gwoup moun, yo jwenn kap plenyen mizè yo.

Sou Duvalier, chèf seksyon ak tonton makout t ap fè ratibwazay : arestasyon, disparisyon, baboukèt, elatriye.  nan milye peyizan yo.

Nan vil yo, te genyen zenglendo.

Nan katye popilè Site Solèy, yo manje Chalot Jacquelin.

Dènye gout dlo ki te ranvèse Duvalier, se asasina 3 elèv lekòl Gonayiv yo :

JEAN ROBERT CIUS, DANIEL IZRAEL ak MAKENSON MICHEL.

Malgre tout ratibwazay ak pikan kwenna ki te drese sou wout mobilizasyon ak revandikasyon mas popilè yo, te rive yon moman, diktati a pat ka kenbe ankò paske, jou aprè jou, mouvman revandikasyon mas pèp la t ap vin pi fò.

 

 

7 fevriye 1986 : “ke makak la kase”.

Anpil moun te konprann se yon revolisyon ki te fèt.  Podyab, se te byen konte mal kalkile. Pa t gen okenn preparasyon ki te fèt pou te ranplase chèf diktati a, lè l tonbe.

Se konsa lame Dayiti pran pouvwa a avèk Jeneral Henry Namphy nan tèt, jeneral Williams Regala, Prosper Avril, Alix Cineas, Max Valès e mèt Gerard Gourgue.

Lit pèp la pran yon lòt dimansyon.  Nan dezyèm faz sa a, revandikasyon yo kontinye pi rèd.  Gouvènman militè defakto a koumanse griyen dan l tankou yon lyon ki vle bwè san ti mouton.

23 jiyè 1987:  yo òganize masak ti peyizan Janrabel, youn nan pi gwo masak ki te janm fèt nan peyi a.

Apre sa, yo kraze kilti diri Latibonit ak konplisite gouvènman ameriken (Bill Clinton); yo fèmen Siman Dayiti, Minotri, tout izin sikriyè soti nan Nò pase pa HASCO, Dabòn, Santral Desalin Okay… Plis, yo detwi kokotye, sitris ak tout lòt kalite zab fwitye.

29 novanm 87:  yo fè masak Riyèl Vayan sou yon popilasyon, 2 men balanse ak bilten vòt nan men yo, pou al chwazi moun yo te vle pou dirije desten peyi a.

Apre sa, yo nonmen Pwofesè François Leslie Manigat St Rock pou yon ti bout tan.

Apre sa, yo flanke l yon koudeta. Henry Namphy pran pouvwa a pou kont li, kounye a.

Prosper Avril ki jal entelijan mitonnen yon koudeta nan baz lame a. Avèk Sèjan Hebreux, yo kapote Namphy.  Avril pwan pouvwa a, soti 88-89 pou rive debi ane 90.

Fen ane 89 pou 90, soulèvman popilè kapote Avril. Ertha P. Trouillot, youn  nan jij Kou Kasasyon, te vin ranplase l;

16 desanm 1990, premye eleksyon lib te fèt nan peyi a : se Jean Bertrand Aristide ki te ranpòte laviktwa nan eleksyon sa yo.

Jean Bertrand Aristide : Soti 7 fevriye rive septanm 90

Aristide fè 7 mwa sou pouvwa a.  Kèk chanjman te koumanse fèt.  Apre sa a, rès ke makak la, tonton makout degize ki te bò kote Aristide mete ak malfini lòt bò dlo, tout mete ansanm, yo ranvèse Aristide : represyon sistematik repran jarèt pi rèd.  Chèf seksyon ki te nan mawon, choukèt lawouze, tonton makout retounen ak kostim ble yo pi rèd, alòske mas popilè, yo menm, nan mawon.

Nou kapab di : depi Duvalier jis rive jounen jodi a, chak gouvènman ki moute sou pouvwa, represyon an pran yon lot fòm :

KONSEKANS :

Disparisyon tout pwodui lokal nou yo tankou Kochon kreyòl, diri latibonit, kokotye, siman Dayiti, minotri, izin, sikriyè, elatriye.

« Egzòd riral » : Abitan depeyize rantre lavil, anpil animatè peyizan kite peyi a, yo ale nan lòt peyi tankou : Brezil, Chili, Repiblik Dominikèn, Baamas, Etazini, elatriye.

Lòt KONSEKANS toujou : lavi chè, lajan ayisyen: goud la pèdi tout valè li.

Jodi a, mo zenglendo a pa egziste ankò. Se kidnapin, gang ame, espesyalman nan kapital la, Pòtoprens (tou pre Palè nasyonal) 

Men kèk ti pwogrè ki fèt aprè 7 fevriye 1986:

1    Baboukèt la tonbe,

2- yon sèl batistè pou tout Ayisyen (pa gen youn pou peyizan, youn pou moun lavil)

3- gen plis fanm nan administrasyon Leta yo

4- sendika yo kapab òganize yo, menm si yo pa p tande yo,

5- anplwaye Leta yo gen dwa kanpe travay pou reklame dwa yo

6- pouvwa Lejislatif la fonksyonèl, menm si li andegraba

7- gen yon swadizan Konsèy elektoral pwovizwa, menm si se yon maryonèt nan men swadizan moun kap dirije yo ak kominote entènasyonal la, espesyalman Etazini

8- eleksyon demokratik te rive fèt nan peyi a, menm si se yon sèl fwa an 1990 (7 mwa apre pentad ak malfini te konplote ansanm, yo te kraze espwa demokrasi sa a)

9- nan kesyon kat mache, malere te vin rale yon ti soufss

10- yon pon sou 3 rivyè nan Nòdwès

11- ti peyizan vin okipe bon pati nan tè Leta yo

12- retablisman relasyon diplomatik ant Ayiti ak Kiba

13-Leta rive bay kèk lekòl nasyonal ak lise, kèk kote nan peyi a: ekzanp lise Remon, youn nan pi bèl atravè tout peyi a

 

Silasso Jean-Baptiste ak Fadinier Jean-Louis

Pozisyon ITECA nan jounen 8 mas 2020 an

Jodi a nan okazyon jounen 8 mas 2020 an ki se 43zyèm lane depi Nasyonzini te aksepte konsakre jou sa a  kòm Jounen Entènasyonal Dwa fanm yo, n ap pwofite fè yon rapèl sou orijin dat sa.

Orijin 8 mas la se charye batay fanm mennen deja, kit se nan lòt peyi oubyen peyi Dayiti, pou rache yon seri dwa. Li pote siyifikasyon batay òganizasyon fanm peyizan yo mennen nan tout sans pou pwodui pou defann dwa yo kont tout fòm enjistis y ap sibi nan sosyete a.

Se « Clara Zetkin » yon fanm sosyalis nan peyi Almay ki te goumen pou fanm yo gen yon jounen espesyal pou yo,reflechi sou dwa yo. Zektin te pwopoze pou chwazi dat sa a nan dezyèm Konferans Entènasyonal Fanm Sosyalis yo. Yo chwazi dat  8 mas la paske te gen plizyè gwo evènman ki te rive nan dat sa pandan plizyè ane kite pase anvan. Tankou :

8 mas 1917 nan peyi Larisi, anpil fanm te pran lari pou pwoteste kont lagè, grangou ak lavi chè epi yo leve drapo revolisyon an byen wo tou. Sa ki ta pral bay Revolisyon nan peyi sa a yon gwo bourad.

8 mas 1957 nan vil Nouyòk ouvriye fanm yo nan yon izin twal te pwoteste pou mande pi bon  kondisyon travay. Lapolis ak Leta te fè yon represyon anraje sou yo.  Gen anpil nan fanm sa yo ki te mouri jou sa a.

Apre anpil batay pou dat sa a vin ofisyèl nan tout peyi sou latè, Nasyonzini vin rekonèt 8 mas kòm jounen entènasyonal dwa fanm nan lane 1977.

Jounen jodi a n ap bat bravo  pou tèt nou, pou batay nou menm òganizasyon fanm peyizan mennen deja epi n ap kontinye mennen pou dwa nou. N ap batay pou nou jwenn tè pou nou travay, pou nou travay nan pi bon kondisyon, pou nou ka pwodui pi byen pou nou menm ak pou fanmi nou.

N ap kontinye lite pou nou amelyore kondisyon lavi nou, pou nou jwenn dwa lapawòl, dwa pou vote, dwa pou  touche pou travay nou fè, dwa pou kadejak jije kòm krim, dwa pou ti fi gen menm edikasyon ak ti gason, elatriye.

Men malgre anpil òganizasyon fanm ap batay pou defann dwa fanm yo, ou jwenn anpil sektè ki pa tèlman vle apiye mouvman fanm yo. Nan dènye tan sa yo ou jwenn anpil sektè k ap sèvi ak jounen sa a pou regle zafè ekonomik ak politik yo.

Kredi Foto: ITECA

Gen lòt ki chache voye toya ak pwopagann pou minimize lit fanm yo ap mennen. Nan sans sa a, gen moun ki di fanm pa bezwen batay ankò paske yo deja egal ego ak gason. Gen gason ki gen pwoblèm tou ki di fòk yo ta gen jou pa yo. Gen moun ki menm di w pa gen rezon pou n ap selebre 8 mas paske tout fanm fin konnen sa ki 8 mas la.

8 mas jounen jodi a mesaj nou klè, n ap bay fanm yo tout valè yo merite pou batay yo mennen deja epi y ap kontinye mennen pou dwa yo. Depi lontan fanm yo ap lite pou defann dwa yo epi amelyore kondisyon lavi yo. Dwa pou vote, dwa pou yo touche pou travay yo fè, dwa pou kadejak jije kòm krim, dwa pou ti fi gen menm edikasyon ak ti gason, elatriye. Se yon pakèt batay fanm mennen pou fanm yo. Se pa sistèm lan pa p transfòme tèt li. Idewoloji dominant lan vle fè kwè anpil gany mouvman feminis lan rache se efè yon pwogrè otomatik[1].

Nan tout melimelo k ap fèt sou sou do fanm, li enpòtan pou mouvman fanm nan fè tout moun konnen, se batay fanm, epi se batay nou menm fanm sèlman k ap fè pwogrè nou vanse. Transmisyon istwa batay kolektif fanm yo mennen gen tout sans li nan kontèks politik sosyal ak ekonomik n ap viv jounen jodi a.

Sistèm peze souse a  pa p janm chanje pou kont li. Ideyoloji dominan an toujou vle fè kwè anpil gany mouvman fanm yo rache se efè yon pwogrè otomatik.[2] Li dwe klè pou nou  tout se batay nou menm fanm ap mennen  k ap fè dwa fanm yo vanse nan kontèks politik sosyal ak ekonomik n ap viv jounen jodi a.

Depi toujou, malgre tan sa dwe pran mouvman fanm lan dwe mobilize pou transfòme sosyete sa a kote se sistèm patriyakal la ak sistèm peze souse a k ap deside sou dwa fanm. Pou nou rive la, nou konnen yon sèl jou pa kont ! Men 8 mas rete pi bon moman pou nou fè limyè sou tout gany nou rache deja ak sa ki rete pou nou rache, pou nou rive nan yon sosyete ekilibre, solidè, kote jistis blayi tout bon vre.

[1] Christine Delphy, féministe francaise  auteur de plusieurs ouvrage (classer, dominer, Que sont les « autres »

[2] Christine Delphy, féministe française auteur de plusieurs ouvrages (classer, dominer, Que sont les « autres »)

HAÏTI – Séisme| 10 ans après? Quelles leçons ? Quelles propositions nouvelles ?

Le 12 janvier 2020 marque une décennie du séisme dévastateur. C’est la vie de tout un peuple qui a basculé en 35 secondes, malgré le fait que les destructions ont principalement frappé une partie de la capitale du pays, Port-au-Prince et des villes avoisinantes.

10 ans après, des images poignantes et choquantes du drame hantent encore tous les esprits. La société entière dans toutes ses composantes a été touchée et profondément troublée par l’ampleur de la catastrophe : 300,000 morts, autant de blessés, 1,5 millions de sans-abris, plus de 200,000 habitations détruites ou endommagées, 500, 000 déplacés vers des villes de province… Le pays a osé rêver d’un avant et d’un après 12 janvier 2010.

10 ans après, le nouveau regard que la société haïtienne se devait de jeter sur elle-même ne s’est pas concrétisé. L’exigence admise – tout au moins reconnue – par tous les secteurs pour l’avènement d’un nouveau leadership étatique est devenue pure illusion.

10 ans après, le pays n’est pas sorti des décombres. Quelles leçons en tirer ? Et quelles propositions nouvelles ?

Une première leçon : le souvenir de nos morts est confronté à l’épreuve de l’oubli

Le 12 janvier 2020 qui marque l’anniversaire de la décennie du séisme permet un retour dans l’espace public d’un discours mémoriel mêlant tristesse et nostalgie, pleurant la mort de masse et le souvenir des absents. Il convient, cependant, d’admettre qu’au cours de cette décennie il y a eu au plan collectif trop d’oubli de la mémoire des victimes. Quelques groupes ont bien compris et, de ce fait, sont restés de manière constante, permanente attachés à l’exigence de remémoration. Mais collectivement le souvenir de nos morts s’est trouvé malheureusement confronté à l’épreuve de l’oubli. Même les mouvements sociaux et populaires se sont éloignés de la dimension réflexive sur le séisme qui devait faciliter la compréhension de ses causes profondes afin de mieux se préparer pour répondre aux risques et aléas futurs.

10 ans après, nos organisations et institutions signataires de la présente réaffirmons que le souvenir des victimes et la mémoire de nos morts demeurent un impératif de lutte indispensable à partager dans l’espace public.

10 ans après, nos organisations et institutions signataires de la présente réaffirmons que le souvenir des victimes et la mémoire de nos morts demeurent un impératif de lutte indispensable à partager dans l’espace public. Cet impératif participe de la lutte globale d’émancipation du peuple haïtien et de l’émergence d’une citoyenneté nouvelle. En ce sens, il s’éloigne forcément des pratiques religieuses fondamentalistes qui renvoient l’explication du séisme à un mal absolu constitué par la malédiction ou l’intervention de Satan.

10 ans après, le déficit de construction  d’une mémoire socialement juste de nos victimes doit être comblé. Puisque le séisme reste le champ mémoriel le plus puissant capable de forger un dessein collectif autour d’un nouveau présent pour un meilleur avenir.

Une deuxième leçon : le pari manqué de la reconstruction ou de la refondation

Une fois apaisé le moment de forte stupeur et de vives émotions suscités par les souffrances et les innombrables pertes en vies humaines, des débats se font jour autour d’un questionnement majeur : comment transformer en opportunité ce drame inqualifiable qui a frappé des millions de femmes et d’hommes au niveau de toutes les couches sociales du pays ?

Très vite une opposition vient à s’établir entre reconstruction et refondation. Reconstruction viserait d’abord et avant tout la remise en état, la réhabilitation des infrastructures détruites. Alors que refondation désignerait un processus global qui façonnerait un nouveau mode de rapports sociaux conduisant à la déconstruction de l’ordre établi.

L’intérêt d’une telle opposition a été de rappeler que le séisme comme phénomène naturel reste potentiellement déclencheur de dégâts et de destructions. Mais l’ampleur ou la gravité des pertes reste tributaire de facteurs anthropiques, de la capacité de préparation, de réponse et de gestion des risques et aléas naturels.

10 ans après, le débat entre reconstruction et refondation suscité par la mort de masse vécue par notre société n’a pas permis de tracer les contours d’autres choix tournant vers un nouvel avenir pour le pays. Moins de 2 ans après le drame, il s’est même opéré un virage politico-mafieux qui allait accoucher de l’un des gouvernements les plus corrompus de notre histoire. La dilapidation de fonds internationaux destinés au développement du pays et le pillage de la caisse publique sont, entre autres, les crimes marquant une nouvelle ère de corruption dans l’histoire de ce peuple. Le pays est aujourd’hui administré par un Etat fantôme incarnant des intérêts criminels et mafieux, tirant principalement sa légitimité du soutien ou de la bienveillance des tuteurs internationaux.

10 ans après,  le pari de la reconstruction ou de la refondation est désormais installé dans les marges de l’espace public.

10 ans après,  le pari de la reconstruction ou de la refondation est désormais installé dans les marges de l’espace public. Et ce pari manqué s’est aggravé de l’échec global de la gestion post-séisme.

Une troisième leçon : l’échec de l’humanitarisme débridé dans la gestion post-séisme

Le séisme du 12 janvier 2010 a suscité un peu partout à travers le monde des élans de solidarité et de compassion. Une mobilisation internationale sans précédent a provoqué l’intérêt pour Haïti et une générosité massive des peuples.

Il est fondamental de rappeler que la communauté nationale n’avait pas attendu l’aide internationale pour se mobiliser. La solidarité inter haïtienne a été exemplaire. La majorité des vies sauvées des décombres a été le fait des efforts locaux avec peu de moyens et de manière inexpérimentée. La paysannerie a encore payé au plan économique l’un des tributs les plus élevés en accueillant des centaines de milliers de déplacés ou rescapés fuyant la capitale, Port-au-Prince. Les statistiques officielles n’établissent aucun bilan de ces sacrifices livrés par la paysannerie.

Dans un climat quasiment de vide de pouvoir, la gestion post-séisme allait être immédiatement accaparée par la coopération internationale marginalisant ou mettant purement ou simplement à l’écart les acteurs locaux. Des milliers d’acteurs humanitaires  ignorant dans leur grande majorité tout de l’histoire sociale du pays – et souvent même son positionnement géographique – arrivaient et conduisaient des actions de toute nature. Cet humanitarisme débridé venait à être marqué par 4 tendances lourdes :

  • Tout paraissait se ramener à la réponse humanitaire avec des interventions largement inadaptées, coûteuses dans le cadre d’un effort de coordination insuffisant et excluant les acteurs nationaux (l’anglais n’était-il pas la langue de travail des clusters ?).
  • La phase dite de reconstruction tiraillée entre 2 structures : la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) constituée par Arrêté Présidentiel en avril 2010 et co-présidée par le Premier Ministre haïtien d’alors, Jean Max Bellerive, et l’ancien Président des Etats-Unis Bill Clinton et un fonds multi bailleurs, le Fonds de Reconstruction d’Haïti créé auprès de la Banque Mondial qui devait financer les actions dans le cadre du PARDN avec ses 4 piliers : refondation territoriale, refondation économique, refondation sociale, refondation institutionnelle.
  • L’opacité totale dans la gestion des fonds portant tant sur la phase d’urgence que celle de reconstruction. 10 ans après, il est difficile de déterminer les instances en charge de la reddition de comptes portant sur l’ensemble des projets financés dont il est quasiment impossible d’identifier un cas à succès.
  • L’impossibilité d’établir un réel bilan entre les effets d’annonce et la réalité des montants décaissés. Les dégâts causés par le séisme ont été évalués à 7.8 milliards de dollars, soit 121% du PIB de 2009. Les promesses internationales s’élevaient à 12.4 milliards. Quel a été le montant des décaissements ? Et quel en a été surtout le pourcentage réel fourni au pays ? Incontestablement, le Venezuela est l’un des rares pays qui a directement soutenu l’Etat haïtien à travers le programme Petro Caribe. C’est pourquoi la dilapidation des fonds dudit programme par les différents Gouvernements qui se sont succédé au pouvoir ne doit pas rester impunie.

10 ans après, l’image des camps a bien sûr disparu. Mais le double échec de la réponse humanitaire et des efforts de reconstruction nous laissent un pays toujours sous les décombres. Quelles propositions nouvelles pouvant ouvrir la voie à une perspective alternative ?

Une première proposition : la mémoire des victimes doit devenir pratique sociale

La dévastation déchirante engendrée par le séisme du 12 janvier 2010 est l’un des rares évènements de notre histoire capable de rassembler notre peuple et la nation, sans occulter les contradictions et inégalités sociales, ainsi que le poids des rapports de domination néocoloniale. La mort de masse vécue par tout un peuple constitue d’ailleurs par elle-même un désaveu irréfutable à l’ordre existant des choses. Il nous faut définitivement et collectivement conférer un statut à cette mémoire pour qu’elle devienne pratique sociale. Oublier cette mémoire, c’est l’oubli même des injustices qui ont rendu possible l’ampleur des catastrophes. La mémoire comme pratique sociale intègre donc un triple enjeu fondamental :

  • La permanence des commémorations qui sauvent la mémoire des victimes de l’oubli.
  • L’intérêt d’instituer ou de préserver des repères qui rendent compte de la mémoire au présent. En ce sens, il s’avère indispensable de lutter pour protéger le Mémorial de Martissant qui constitue, au demeurant, le seul poumon vert de ce quartier. Nous devons nous mobiliser pour que l’Etat institue un Mémorial digne de nom dans la zone de Ti Tanyen où sont enterrées des dizaines de milliers de morts.
  • Et l’organisation du travail mémoriel au plan civique et éducationnel.

La mémoire comme pratique sociale viendra nous rappeler sans cesse le défi permanent à réinventer les rapports sociaux dans notre pays.

La mémoire comme pratique sociale viendra nous rappeler sans cesse le défi permanent à réinventer les rapports sociaux dans notre pays.

La deuxième proposition : Construire enfin un Etat

Le 12 janvier 2010, il a été permis de constater l’impuissance totale de l’Etat face aux conséquences de l’une des plus graves catastrophes naturelles connues dans le monde. La coordination de l’aide ou la réponse humanitaire s’est faite sans les autorités haïtiennes. La faiblesse de l’Etat le rendait également incapable d’orienter et de conduire les efforts de reconstruction. Rappelons qu’historiquement il n’y a jamais eu un Etat qui soit réellement sensible à l’amélioration des conditions de vie des citoyennes et des citoyens dans le pays.

10 ans après, cet Etat faible laminé par les effets des programmes d’ajustement structurel imposés depuis plus de 30 ans devient totalement fantomatique. Il est aujourd’hui confisqué par des groupes politico-mafieux  et se trouve aux ordres des intérêts étrangers et oligarchiques.

10 ans après, l’appel qui a été lancé dans la période post-séisme pour que le pays dispose enfin d’un Etat faisant montre d’un leadership nouveau et transformateur est plus qu’actuel. Ce leadership étatique alternatif appelé de tous ses vœux par la population ne sera pas possible sans la refondation de la société civile haïtienne.

La troisième proposition : l’impératif de la refondation de la société civile

L’importance acquise par la solidarité inter haïtienne qui s’est exprimée immédiatement après le séisme ne doit pas occulter la faible capacité de réponse de la société civile organisée. Les acteurs sociaux et populaires qui ont servi de levier dans la période post duvaliériste à sa structuration sont entrés dans une phase de décomposition depuis la fin des années 90. Ce processus n’a fait que s’accélérer. Le temps du fétichisme des mouvements et des grandes organisations sociales est désormais révolu.

10 ans après, une dynamique nouvelle des luttes sociales et populaires est à inventer. Des orientations politiques et idéologiques nouvelles doivent s’affirmer. Des formes alternatives de structuration et d’institutionnalisation des luttes sociales deviennent indispensables.

10 ans après, la recomposition de la société civile autour de nouveaux acteurs et de nouveaux objectifs de lutte est la seule réponse sociale apte à favoriser un nouveau champ d’expériences et un nouvel horizon tourné vers l’avenir.

10 ans après, la recomposition de la société civile autour de nouveaux acteurs et de nouveaux objectifs de lutte est la seule réponse sociale apte à favoriser un nouveau champ d’expériences et un nouvel horizon tourné vers l’avenir. Ce travail de recomposition ne se trouve en phase qu’avec une coopération internationale réellement solidaire.

La quatrième proposition : l’enjeu indispensable constitué par une coopération internationale réellement solidaire

10 ans après, les rares projets à succès identifiés dans la période post-séisme ont quasiment tous été appuyés par la coopération internationale solidaire. Tous ces projets ont été basés sur un partenariat empreint de confiance, de respect mutuel et construit depuis de longues années entre des acteurs du Nord et locaux.

10 ans après, la voie qui a été tracée par cette coopération internationale solidaire doit être approfondie et renforcée. Il s’agit d’une importante tâche qui contribuera au renouvellement des mouvements sociaux et populaires qui sont appelés à faire naitre un nouveau régime d’historicité cristallisant de nouvelles valeurs (démocratisation du tissu social, reddition de comptes, justice climatique et réponse aux risques,  économie sociale et solidaire…). Le renouvellement des mouvements sociaux et populaires sera porteur de nouveaux rêves et d’espoirs qui transforment le lien social et qui rendent possible l’écriture d’une page d’Histoire nouvelle pour notre pays.

10 après le séisme, nous organisations et institutions signataires de la présente, à la lumière des leçons et propositions nouvelles, nous nous engageons dans la logique d’une année commémorative. Le chronogramme de nos activités qui se déroulera sur toute l’année 2020 et qui touchera les 10 départements géographiques  est structuré autour du triptyque : MEMOIRE, COMPREHENSION ET PERSPECTIVE.

Pour la signature de cette note :
Commission épiscopale nationale de Eglise catholique romaine Justice et Paix (Ce-Jilap)

Plateforme des Organisations Haïtiennes des Droits Humains (POHDH)

Institut de Technologie et d’Animation (ITECA)

Sosyete Animasyon Kominikasyon Sosyal (SAKS)

Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen

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